Marven Clerveau : peindre les corps qu'une société préfère ne pas regarder
Publié le 30 juillet 2026
Peintre autodidacte, né à Montréal dans une famille haïtienne, vivant avec une dysphasie et une scoliose depuis la naissance. Marven Clerveau a fait de deux conditions médicales un sujet, puis une œuvre saluée par le lieutenant-gouverneur du Québec et financée par le Conseil des arts et des lettres du Québec.
Cette monographie suit ce parcours, des ateliers d'une association montréalaise pour la déficience intellectuelle aux murs du Centre Phi, et examine ce que ses collages de papier journal font réellement aux figures qu'ils recouvrent.
Le dessin comme première langue
Marven Clerveau est né avec une dysphasie, un trouble du langage qui rend la parole et la compréhension difficiles, et avec une scoliose. Selon le portrait publié par le Conseil des arts et des lettres du Québec, il subit une opération à la colonne vertébrale à dix ans, puis chute deux ans plus tard, brisant la tige métallique qu'on lui avait posée, ce qui signifie plusieurs mois d'hôpital supplémentaires.
Le dessin commence à l'école, encouragé par des enseignants qui l'orientent vers des ateliers parascolaires. Il participe ensuite à un atelier d'exploration artistique avec l'Association de Montréal pour la déficience intellectuelle et bénéficie d'un mentorat de Diversité artistique Montréal. Il reste autodidacte, ce qui n'est pas chez lui un trou dans le parcours mais la méthode même : une langue construite pour soi parce que la langue ordinaire était difficile à manier.
« Je rends visible ce que la société préfère cacher. »
La série Scoliose et la colonne brisée
Un ensemble d'œuvres prend sa propre colonne pour sujet. La série Scoliose répond à un tableau précis, La colonne brisée de Frida Kahlo, de 1944, où l'artiste ouvre son torse pour montrer une colonne d'architecture fissurée sur toute sa longueur. Kahlo a fait d'une condition médicale intime une image publique, et elle l'a fait sans demander la pitié.
Clerveau reprend le même problème, soixante ans plus tard, dans une ville dont le rapport au handicap est différent. La question qu'un spectateur devrait se poser devant ces œuvres n'est pas de savoir si l'artiste souffre, mais pourquoi un corps atypique reste à ce point rare en peinture. Dans un entretien avec le CALQ, il dit avoir compris qu'il ne se définit pas seulement par ces conditions, ce qui explique justement que cette série soit un passage plutôt qu'une destination.
Le papier journal sous la peinture
Sa signature technique est l'intégration du papier journal dans la peinture acrylique, avec du pastel. Le choix n'est pas décoratif. Le journal est le matériau du discours public, la surface sur laquelle une société consigne ce qu'elle juge digne d'être rapporté, et il jaunit, se déchire et se démode plus vite que tout autre support. Bâtir un visage par-dessus, c'est poser un individu sur l'archive qui d'ordinaire oublie les gens comme lui.
Le registre figuratif qui en résulte est lisible sans être naïf : des visages reconnaissables, une structure graphique héritée de la bande dessinée et du manga qu'il dessinait adolescent, et une surface qui garde la texture de la page imprimée. C'est cette combinaison qui permet à l'œuvre de tenir aussi bien sur un mur domestique qu'à l'échelle d'une exposition.
La reconnaissance : la médaille, la bourse, le Centre Phi
En 2015, il reçoit la médaille du lieutenant-gouverneur du Québec, décernée pour un engagement citoyen exemplaire. En 2020, le Conseil des arts et des lettres du Québec lui accorde une bourse Vivacité, qui lui permet de louer un atelier dans Hochelaga-Maisonneuve. En 2019, il publie un roman graphique, Dragonlier : le monde intérieur, aux Éditions Mots Roses. En 2021, pendant le Mois de l'histoire des Noirs, il expose Disphl'Égo à la bibliothèque Henri-Bourassa.
Le jalon public le plus net arrive en 2022 au Centre Phi, avec une vingtaine de portraits grand format de figures du hip-hop québécois, présentés dans Visions Hip-Hop QC. Peindre une scène rap comme une galerie de portraits est un geste historiographique : cela affirme que cette culture mérite le même traitement que n'importe quel sujet qu'un musée accrocherait.
Collectionner Marven Clerveau
Peu d'artistes à ce niveau de prix affichent un dossier comparable : une distinction provinciale, une bourse d'un conseil des arts public, une exposition institutionnelle et un livre publié. Pour un collectionneur, cette combinaison réduit l'incertitude habituelle, puisque le travail a déjà été examiné par des jurys sans intérêt commercial.
Pour les organisations, son travail s'adresse directement à un public qui se voit rarement représenté, ce qui en fait un choix réfléchi pour un hôpital, une école, un centre communautaire ou un bureau qui parle d'inclusion et préfère la montrer que la dire. Il accepte aussi des commandes de murales.
